dimanche 13 septembre 2015
Dialogue sur les arts
Le
romantisme allemand a produit quelques textes majeurs de réflexion sur l’art.
Quelques-uns de ces textes abordèrent plus précisément les arts
plastiques : les Épanchements d’un moine amis des arts et les Fantaisies sur l’art de Wilhelm Heinrich Wackenroder et de Ludwig
Tieck, les Descriptions de tableaux de Friedrich Schlegel, enfin le dialogue Les Tableaux de August Wilhelm Schlegel. Dans ce dernier ouvrage le théoricien de la
littérature romantique donne à entendre, tout au long de la conversation
fortuite qui réunit trois artistes à la sortie du musée de Dresde, ses
principales idées sur la peinture et la sculpture.
August Wilhelm Schlegel publia
coup sur coup, en 1799, dans les pages de la revue Athenäum – revue autour de laquelle se rassemblait le
fameux « cercle d’Iéna », autrement dit la première génération des
romantiques allemands – deux articles consacrés aux arts plastiques. Des
illustrations de poèmes et des silhouettes de John Flaxman célébrait le talent de ce sculpteur anglais
contemporain de Schlegel, illustrateur de Dante, Homère et Eschyle – lesquels
comptaient parmi les auteurs favoris des rédacteurs de l’Athenäum. Les Tableaux[1] fut rédigé avec une tout autre ambition.
Entremêlant les trois formes du dialogue, de la lettre et du poème, le texte ne
se contentait pas d’offrir un regard embrassant sur la peinture et la
sculpture : il mettait en pratique les idées professées par l’auteur ainsi
que ses amis sur la réciprocité entre les arts, leur mutuel nourrissement. En
cela August Wilhelm Schlegel va déjà ici plus loin que son frère cadet
Friedrich ne le fera dans les Descriptions de tableaux, publiées de 1803 à 1805 dans sa propre revue Europa[2].
Les articles de Friedrich se
concentreront sur l’entreprise littéraire de description de tableaux en
l’absence de tout visuel pour le lecteur, et sur une réflexion à propos de la
singularité de l’art allemand et de la réémergence d’une peinture nationale –
réflexion qui mènera son auteur à un retour nostalgique vers les
« primitifs » germaniques, ainsi qu’à une exhortation à renouer avec
l’esprit médiéval et l’iconographie chrétienne.
L’entreprise du frère aîné est
bien plus souple, bien plus large – et le cadet y puisera, en toute conformité
d’ailleurs avec l’idéal de symphilosophie (philosophie en commun) partagé par tout le groupe d’Iéna. Le
travail littéraire sur la description est en effet déjà un des éléments
importants du texte d’August Wilhelm. Les Tableaux en offre un bon nombre de ces descriptions,
présentées comme le contenu d’une lettre lue par Louise, un des trois
protagonistes du dialogue, à ses deux amis Waller et Reinhold ; ensuite
sous forme de notes lues par Waller – ainsi le dialogue que nous lisons déploie
en son sein la lecture à voix haute de textes rédigés par les personnages. La
lettre de Louise est adressée à une sœur qui ne peut venir à Dresde contempler
elle-même les œuvres en question. Elle sert de prétexte à une suite de
descriptions de toiles de Ruysdael, Vinci, Raphaël… Je dois dire que ces
descriptions me sont apparues comme la part la moins stimulante du texte.
L’expérience littéraire n’est certes aucunement dénuée d’intérêt ; mais
peut-être ici perd-on beaucoup avec la traduction. Seul un passage délicieux de
transparence contemplative, consacré à un paysage du Lorrain, a pu un instant
me transporter.
Avec un trait moins marqué, Les
Tableaux anticipe les
publications ultérieures de Friedrich lorsqu’est évoquée la destinée de l’art
allemand – n’oublions pas que les romantiques furent pionniers dans le
développement de la réflexion sur les arts nationaux. Il place alors sa pensée
dans la bouche de l’un des protagonistes, le peintre Reinhold : « Le
rappel d’un temps où, si des événements contraires et notre engouement pour
l’étranger ne l’avaient empêché, nous allions acquérir un art vraiment national
me rend toujours mélancolique. »
(Reinhold évoque ici le temps de Holbein) Ce discours se double d’une
déploration sur la rupture de l’art germanique vis-à-vis de la tradition
iconographique catholique : là, dans l’esprit du protestantisme et la
manie du paganisme antiquisant, se trouverait logée la cause de l’affaissement
de cet art. Pour August Wilhelm le christianisme réformé, en se coupant du
passé, s’était en effet privé de l’immense réservoir imaginaire de la foi
populaire, de la « véritable mystique naïve », une mystique non dénuée de la sensualité dont
les arts ont besoin. « D’une certaine manière se répétait ce qui
s’était produit lorsque le paganisme fut refoulé par le christianisme originel. » Friedrich en fera le sujet principal de son
étude.
En 1799 donc, lorsqu’en pleine
période d’effervescence autour de la revue Athenäum August Wilhelm s’attelle à la rédaction du
dialogue, nombre de préoccupations communes au groupe de ses amis en sont déjà
à un stade avancé de germination. L’aîné des frères Schlegel n’est pas encore
devenu le célèbre dispensateur de leçons publiques sur la littérature
considérée depuis le point de vue romantique ; sa renommée dans les
milieux littéraires est toutefois considérable. Il est déjà le traducteur de
Shakespeare. Il n’est pas le premier parmi les romantiques d’Iéna à
entreprendre de discourir sur les beaux-arts : Wilhelm Heinrich
Wackenroder et Ludwig Tieck l’ont précédé sur ce chemin. Fidèle comme je l’ai
dit à l’idée de réciprocité et d’entrelacement des arts chère à tout la bande,
il envisage Les Tableaux comme
une mise en application de cette pensée. À la galerie de Dresde se rencontrent
fortuitement trois jeunes amis – Louise, le poète Waller et le peintre
Reinhold. Au milieu de la conversation qui s’ensuit, Louise invite les deux
autres à une lecture sur les bords de l’Elbe : ils pourront ainsi entendre
les descriptions de toiles contenues dans la lettre écrite à sa sœur, et
prolonger la réflexion commune qu’ils viennent d’entamer. Waller à son tour
lira de ses écrits : quelques notes sur les œuvres du musée, et une série
de poèmes inspirés par la peinture. Ainsi August Wilhelm entremêle les formes
au fil d’un échange franc et passionné : c’est tout l’art de vivre et le
rêve de communauté artistique des romantiques d’Iéna auxquels il nous fait
toucher ici.
Les femmes, chose assez
singulière pour être remarquée, jouèrent un rôle important dans le romantisme
allemand en général et le cercle d’Iéna en particulier. Caroline et Dorothea
Schlegel, les épouses des deux frères, écrivirent dans l’Athenäum ; Caroline semble avoir participé aux côtés
de son mari à la rédaction des Tableaux. Et il y a probablement beaucoup d’elle dans le personnage de Louise.
Le travail sur les descriptions,
lesquelles en terme de volume occupent une très large place dans le texte,
devait importer beaucoup à August Wilhelm. J’ai pour ma part été bien plus
marqué par sa réflexion sur l’essence des arts et ce qu’ils peuvent gagner à
être mis en relation les uns avec les autres. Là la pensée de l’auteur est la
plus aigüe.
Le dialogue commence par un
échange entre Louise et Waller à propos de la sculpture. L’idée que s’en fait
Waller, tout imprégnée de l’esprit néo-classique du temps, n’y projette pas
moins une intensité particulière. Face à ce mariage d’un certain vitalisme et
de la recherche d’un ordre métaphysique harmonieux, on songe à Friedrich
Schlegel qui, dans Sur l’étude de la poésie grecque (1797), faisait régner sur la perfection de
Sophocle une trinité Apollon – Dionysos – Athéna.
« La sculpture est vérité, énonce Waller dans le dialogue, et s’élève bien plus haut que toute
illusion. Ses créations sont comme des esprits qui ont traversé de part en part
leur enveloppe externe et en ont agencé le contour conformément à leur essence.
Et dans ce monde qui est leur œuvre, ils peuvent alors perdurer avec une
sereine et suffisante présence. C’est une éternelle béatitude visible. » Cette « plénitude naturelle » – et non point morale – tient à une épure
débarrassant la figure de tout contingent, et permettant « l’unanimité
des forces » qui animent la
figure : la source de la présence est intérieure. La sculpture soumet à
ses lois propres l’instant fugitif et lui fait don de sa plénitude ; elle
hausse par là l’instant et le rend durable. L’obligation première du sculpteur,
étant donnée l’inertie du matériau, est de chercher à saisir la vie ; et
celle-ci tient dans un juste dosage du mouvement et de l’équilibre.
Au moment de parler peinture,
Louise et Waller ont rejoint leur ami Reinhold. La conversation prend alors un
tour plus vif : les points de vue divergent. La peinture de paysage
suscite entre les trois personnages un débat qui les pousse à entrer dans la formulation
de ce qui à leurs yeux caractérise la peinture. Le peintre, selon Reinhold, ne
peut rivaliser avec la nature s’il ne cherche qu’à la reproduire ; il doit
y ajouter quelque chose. Il ne peut augmenter l’intensité d’un paysage
naturel ; il lui revient par contre de faire partager au spectateur la
perception plus intense que lui-même en a. La perception, commune à tous les
hommes, est ainsi rendue à sa « fraîcheur première ». L’acuité de perception se perd en effet
généralement en nous, à force de regarder le monde à travers le prisme de
l’utilité. « Savoir comment les choses apparaissent est bien le cadet
de nos soucis, nous voulons savoir comment elles sont, c’est-à-dire comment les
saisir et les manier. » Nous
nous fions plus volontiers à ce que nous savons qu’à ce que nous voyons.
Le peintre doit ainsi rétablir le
pur plaisir de voir. La lumière et la couleur, dont certains veulent faire des
éléments secondaires de la peinture, sont donc tout à fait primordiales. La
peinture est « art de l’apparence ». Nous sommes habitués au quotidien à porter le
regard au-delà de l’apparence ; la peinture, elle, octroie à l’apparence
une existence propre, indépendante, corporelle.
Pour éviter le dépérissement les
arts doivent cependant s’épouser, se nourrir et se stimuler mutuellement. « On
devrait rapprocher les différents arts,
affirme Louise, et chercher à
passer des uns aux autres. Des statues trouveraient vie dans des tableaux
(…) ; des tableaux se transformeraient en poèmes, des poèmes en
musique ; et pourquoi une musique solennelle et sacrée ne donnerait-elle
pas à son tour un temple s’élevant vers le ciel ? » Le poète Waller précise plus loin cette
intuition : « Je me suis souvent intéressé au rapport que les arts
plastiques entretiennent avec la poésie. Ils empruntent à celle-ci des idées
propres à les emporter loin de la réalité quotidienne, et en échange proposent
à l’imagination vagabonde des visions précises. Sans cette influence
réciproque, les arts plastiques deviendraient terre à terre et serviles, et la
poésie un fantôme inconsistant. » La poésie peut également se faire l’interprète d’une peinture dont
les thèmes sont devenus très étrangers au spectateur.
Quelque chose de cette intention
est présent dans les poèmes que Waller lit alors à ses amis. Il a choisi dans
cette série de textes d’aborder un éventail de thèmes traditionnels à la
peinture : Adoration des mages,
Nativité, Assomption… « La poésie témoigne de cette façon sa
reconnaissance à la peinture,
commente Waller, et peut-être
bien qu’elle-même ne serait pas fâchée d’y puiser quelque élan. » L’imaginaire catholique déployé dans ces poèmes
amuse Reinhold qui ne trouve plus rien de protestant chez son ami[3].
C’est sur des vers d’ailleurs que
le dialogue s’achève. Waller vient d’encourager Reinhold à chercher son
inspiration dans la religion catholique. Il ajoute que la myhologie grecque n’a
pas attaché à la peinture le moindre dieu ni le moindre héros – alors que le
christianisme lui a de son côté donné un patron de marque en la personne de Saint
Luc l’Évangéliste. Waller saisit l’instant pour réciter la légende versifiée de
Saint Luc. Lorsque sa voix retombe, c’est sur une parole de Reinhold que se
clôt le dialogue : « Merci infiniment. Quant à moi, je compte bien
dédier, conjointement à saint Luc et saint Raphaël, la première belle Madone
que je saurai peindre. »
Un autre sujet court à travers le
dialogue, sous forme de question posée à Louise par Reinhold et formulée en ces
termes : qu’est-ce que « goûter » un tableau ? La réponse
que fournit Reinhold est tranchée : le plaisir pris à contempler une œuvre
et à s’en imprégner lui paraît une chose « grandement insuffisante pour
apprécier à fond un tableau, à plus forte raison pour y apprendre comment
réaliser soi-même quelque chose. » Les palabres sur l’art lui sont insupportables, en particulier
lorsque « des gens incapables de tenir un crayon promènent un œil
critique sur les œuvres des plus grands maîtres et tranchent en
connaisseurs. » Certains,
préoccupés avant tout de faire entendre leur opinion, ne savent pas prendre le
temps de voir. Reinhold estime de toute façon que ce qui fait l’essence de
l’œuvre ne peut se dire : le sentiment éprouvé devant une œuvre n’en sera
jamais que l’ombre. « Le langage prétend bredouiller sur tout. Il est
comme un homme qui par sa prétention à une compétence universelle devient
superficiel. » Il ne demeure
qu’une attitude appropriée face aux tableaux : « les étudier sans
relâche, et puis produire quelque chose de bien. »
Louise et Waller défendent de leur
côté le droit de parler des œuvres, de mettre en partage les émotions
ressenties face à elles. Celui qui ne pratique pas l’art en question possède ce
droit autant qu’un autre. Rien n’est plus naturel que de tirer d’une œuvre une
pensée – cette pensée quoique ne pouvant remplacer l’œuvre n’en conserve pas
moins sa légitimité propre. Le sentiment du spectateur apporte en réalité à
l’œuvre et l’enrichit ; il n’est que de constater la diversité et la
subtilité des émotions suscitées par une même œuvre chez un nombre donnée de
personnes. Pour Louise d’ailleurs, les œuvres importent moins que « la
communauté et les échanges sociaux ». Waller ajoute : « Il en va des richeses spirituelles
comme de l’argent : à quoi bon en avoir beaucoup et l’enfermer dans des coffres.
Tout ce qui importe pour qu’il soit profitable, c’est sa circulation rapide et
multiple. » Waller se
distingue cepndant de Louise en affirmant que la meilleure manière de parler de
la peinture se trouve dans la forme poétique.
Louise toutefois dans la lettre
écrite à sa sœur se tait à propos de Raphaël qu’elle adore. « Je ne
suis pas de ceux qui clament partout ce dont leur cœur est plein », se justifie-t-elle. Elle s’est en effet sentie
incapable de décrire la Madone Sixtine. « L’effet est tellement immédiat ! Cela vous va droit
au cœur. Pas un mot ne vous vient aux lèvres. Du reste, à quoi bon des mots,
devant ce qui s’offre dans une aussi lumineuse évidence et ne saurait être
accueilli autrement qu’il n’est ! »
[1] Je me réfère ici à la traduction d’Anne-Marie Lang
parue chez Christian Bourgois en 1988, avec une préface de Jean-Luc Nancy et
une présentation de Jean-Christophe Bailly.
[2] Sur Friedrich Schlegel, lire l’article « Entre Ciel et Terre : la philosohie de la vie ».
[3] A la différence de son frère Friedrich, August
Wilhelm ne se convertira toutefois jamais au catholicisme. Notons également que
Friedrich usera à son tour des vers dans ses Descriptions de tableaux, afin de rendre compte du sentiment qui avait été le
sien devant un retable de la cathédrale de Cologne.
vendredi 14 août 2015
Entre Ciel et Terre : la philosophie de la vie
En 1827, le vieux
Friedrich Schlegel, qui avait été avec Novalis l’un des collaborateurs les plus
énergiques de la revue Athenäum et du premier
cercle romantique – dit « cercle d’Iéna » – donnait à Vienne un cours
intitulé Philosophie des Lebens.
La Petite Bibliothèque Rivages Poche en publiait en 2013 la première leçon. Les
traductions françaises de Schlegel sont chose assez rare ; ce bref ouvrage
nous a paru mériter un résumé, destiné avant tout à ceux qui ne le liront pas.
Après le décès de Novalis en 1801 et la
dissolution du cercle de l’Athenäum,
Schlegel suivit un itinéraire passionnant. Celui qui avait dans sa jeunesse
consacré maints efforts à l’étude de l’Antiquité gréco-latine devint à l’aube
du XIXème siècle un pionnier de la recherche indianiste, dont il se
détourna finalement. Converti au catholicisme, il se rapprocha des courants
politiques les plus conservateurs et accompagna Metternich, au service duquel
il était entré comme secrétaire, au Congrès de Vienne de 1815. L’enseignement
de la philosophie occupa dans la dernière partie de sa vie, teintée de
mysticisme, une place centrale. Avant de mourir à Dresde en 1828, il donna à
Vienne deux cycles de cours qui ont marqué l’histoire intellectuelle de
l’Allemagne : l’un de ces cours avait pour sujet la « philosophie du
langage et des mots » – Schlegel a été l’un des philologues les plus
importants de son temps – l’autre la « philosophie de la vie ».
Rivages Poche ne met
malheureuseument à la disposition du lecteur francophone que la première leçon
d’un cours qui en compte quinze. Une simple entrée en matière donc, tout juste
le temps pour le penseur allemand de planter le décor, tout juste le temps pour
nous de goûter à une philosophie dont la première qualité consiste à se donner
l’éclat d’une parole haute et claire et la force de la poésie. La traduction de
Nicolas Waquet nous l’offre d’ailleurs exprimée dans un français cristallin, à
la fois aigu et limpide, ce même français dans lequel est rédigée la brève
introduction. Ici se manifeste une fois de plus la vertu inestimable contenue
dans l’obligation – ou le choix – de faire court.
Cette première leçon,
intitulée « De l’âme pensante comme centre de la conscience. Des
erreurs de la raison. » s’emploie à défricher le terrain et
poser les fondements de la « philosophie de la vie » défendue par
Schlegel. Ce dernier s’efforce tout d’abord d’identifier et de réfuter les
erreurs qui empêchent habituellement les philosophes de se donner le juste
point de départ. Il s’agit en premier lieu d’éviter l’écueil consistant à trop
regarder vers le Ciel – c’est-à-dire à tomber dans l’abstraction excessive,
péché commis par Platon dans sa République – ou à embourber son regard dans la Terre en cherchant à « s’immiscer
de force dans la réalité extérieure ». La philosophie de la vie trouve son espace propre entre Ciel et
Terre, dans la sphère où se déploie l’activité de l’esprit humain.
La pensée doit ainsi
éviter tout engagement dans la théologie ou la politique afin de demeurer
indépendante, car c’est son indépendance qui la fera fructueuse et « salutaire ». Elle doit tout autant se défier des spéculations
qui prétendent rayonner depuis les hautes sphères en se donnant
l’inintelligible pour objet. Schlegel s’attaque ici sans les nommer aux travaux
de la pensée idéaliste allemande pour laquelle il s’était lui-même enthousiasmé
par le passé.
Le vieux professeur
viennois en profite pour juger sévèrement bien qu’implicitement certains
enthousiasmes juvéniles : « Complètement subjuguées, transportées
par une fausse exaltation, certaines [âmes juvéniles] peuvent alors éprouver la
tentation de constituer, de créer, pour ainsi dire, une nouvelle religion qui
leur soit propre, tandis que d’autres peuvent ressentir le besoin de blâmer et
de changer tout ce qui existe déjà pour réformer le monde à la lumière des
notions qu’elles viennent d’assimiler. » Difficile de ne pas songer ici aux affirmations hardies des
rédacteurs de l’Athenäum.
La sophia ne constitue pas en effet uniquement l’objet de la recherche philosophique ; elle lui donne également son fondement pratique. Autrement dit : la sagesse doit être recherchée avec autant de sagesse que possible. Par elle le philosophe doit être inspiré et guidé.
Tout aussi dangereux
est l’écueil consistant à confondre la méthode de la philosophie avec celle des
mathématiques. Les mécaniques intellectuelles bâties à la façon des
démonstrations algébriques sont en effet incapables de susciter une « conviction
intime, sincère et totale ».
La justesse philosophique se situe dans l’ordonnance de l’ensemble ;
laquelle ordonnance doit être semblable à celle de l’arbre, dont une
observation attentive sait percevoir, au-delà de l’apparente irrégularité, la
perfection profonde. Elle doit pouvoir être saisie dans son unité autant que
dans sa vitalité et sa croissance perpétuelle[1].
L’unité recherchée
par la pensée est pour Schlegel d’ordre spirituel, et tient à « la
logique de la pensée qui, dans la vie ou la philosophie, nous frappe toujours
profondément et force le respect, même si nous ne partageons pas les
convictions qu’elle suppose. » C’est
en effet dans l’ordre des sentiments que se manifeste la cohérence véritable
d’un discours philosophique.
Le professeur
poursuit en dénonçant avec virulence ce qu’il considère comme les deux grandes
erreurs de son temps. La première a été commise par la philosophie française,
partie du sensualisme et revenue de cette impasse par une déification de la
raison[2],
en définitive constamment animée par le désir d’abattre la transcendance.
Schlegel fait alors appel aux conséquences politiques de cette pensée, qui
doivent à ses yeux achever de la juger.
Il estime que la
philosophie allemande, bien que très différente, a en réalité suivi le même
itinéraire de « retournement » : de l’impuissance déclarée de la raison face à la
transcendance, pour aboutir à la souveraineté de cette même raison[3].
Un péché identique est finalement commis dans l’un et l’autre cas ; un
péché caractérisé par « l’esprit démoniaque de négation et de
contradiction »[4] qui prétend s’adjuger la place occupée par la
réalité divine.
Une fois effectuées
toutes ces mises en garde préalables, le professeur achève sa leçon sur une
présentation des fondements sur lesquels doit s’appuyer la philosophie de la
vie. Le juste point de départ doit en être cette réalité que l’on trouve au
cœur de la conscience humaine : « l’âme pensante », qui rassemble et relie les diverses facultés de
la conscience – raison et imagination, entendement et volonté. Afin de
s’expliquer Schlegel se lance alors dans une audacieuse démonstration.
Comparant l’être humain aux « intelligences supérieures » dont
la « tradition universelle » rapporte l’existence (l’exemple utilisé est celui du fameux daimôn de Socrate[5],
mais nous ne doutons pas que le philosophe songe également ici aux anges),
Schlegel cherche à déterminer ce qui fait la singularité humaine. Puisque l’âme
pensante, comme chacun sait (sic), est ce qui distingue l’homme des animaux, en
quoi donc diffère-t-il des intelligences supérieures ? En citant deux vers
de Schiller :
Tu partages la science avec des esprits supérieurs,
Mais l’art, ô mortel, toi seul tu le possèdes
il
répond avec assurance que l’imagination est la « dangereuse
prérogative » de l’homme.
L’autre différence tient à la raison déductive, dont sont nécessairement dénués
les esprits supérieurs puisque leur intelligence est tout intuitive. Si ces
esprits ne sont capables ni d’imagination ni de déduction, il devient
impossible de leur attribuer une âme, « c’est-à-dire un principe
distinct de l’esprit, une faculté plus passive, source de la fécondité et de la
mutabilité intérieure, du développement intellectuel. »
La conclusion est la
suivante : l’essence des intelligences supérieures est double – esprit, « corps
lumineux et éthéré » –
tandis que celle de l’homme est triple : âme, esprit, corps. « Ce
triple principe constitue le fondement de toute philosophie, et le système qui
repose sur cette base n’est autre que la philosophie de la vie ». L’énoncé est présenté par le philosophe comme
une vérité transparente à la simplicité impérieuse, « tirée de la vie
même » et échappant à toute
complication théorique – ce qui peut amuser.
Ce développement
permet enfin à Schlegel d’indiquer le terrain sur lequel la philosophie de la
vie pourra s’épanouir. Le corps relevant selon lui exclusivement des sciences
naturelles, la philosophie est « science de la seule conscience ;
elle doit donc se soucier de l’âme et de l’esprit, et veiller soigneusement à
s’en tenir là. »
[1] On voit avec cette image surgir, non sans un certain
bonheur, l’imprégnation romantique de l’auteur, d’autant plus que l’exemple
livré dans le paragraphe suivant est celui de l’attraction magnétique, autre
manière d’évoquer le type d’unité recherché par la philosophie de la vie. On
ignore souvent en France que la fécondité du romantisme allemand ne concerna
pas uniquement l’art mais également la recherche scientifique : physique
et magnétisme avec Johannes Wilhelm Ritter, psychologie avec Carl Gustav Carus,
philologie avec Friedrich Creuzer ou encore August Wilhelm Schlegel, le frère
aîné de Friedrich…
[2] Le traducteur estime que les théories évoquées ici,
toujours implicitement, sont celles de Condillac et de Rousseau.
[3] Ou de Kant à Hegel en passant par Fichte et
Schelling. Ici encore je me réfère aux notes de Nicolas Waquet,
lesquelles viennent éclaircir un discours qui jamais ne nomme ses cibles de
manière explicite.
[5] « car les Anciens croyaient communément que
tout le monde avait un génie, un esprit tutélaire. »
jeudi 13 août 2015
Vendôme, Vendôme
Fugace aperçu en arrivant le soir à Vendôme : un
castel déchiqueté sur le flanc du coteau, parmi les arbres. Il domine un
amoncellement de toits d’où percent deux ou trois flèches.
Le sommeil me surprit
très tôt, dès la nuit tombée. Debout le lendemain à la première heure, je me
mis en route le long du Loir dans la lumière matinale. Ce Loir miroitant, dont
la présence tout à côté donnait vigueur à mon pas, je l’avais découvert, ou
plutôt rencontré, l’été précédent en visitant Châteaudun. La rencontre laissa
des traces : un an durant, l’aura protectrice de la rivière demeura à mon
esprit, la mélancolie s’y accrochant avec son lot d’espoir informulable. Le
Jourdain de Proust et de Ronsard, le clair-obscur revigorant, la chansonnette
intérieure qui ramène la volupté au cœur même de l’aridité ; tel il devint
pour moi.
Courant du Perche
rustaud à l’indolent Anjou, sa vallée dessine une de ces plissures intimes de
la France qu’un regard sur la carte oublie de remarquer. Grand ombrage lui est
porté par la Loire sa voisine, berceau des rois, nourricière de vins recherchés,
patrie d’esthètes et de massacreurs. La sœurette est plus rassurante et plus
gaie, quand la langueur apparente de l’aînée dissimule un tempérament de furie.
Les sœurs au visage clair se ressemblent toutefois en un point : sur leurs
bords, le moindre soupir veut devenir chanson.
Je pénétrai dans le
centre ancien par les quais ornés de fleurs menant au chevet de l’abbatiale. Le
soleil en réchauffait les contreforts, et les pinacles piquaient malicieusement
le bleu du ciel. Je m’arrêtai bientôt devant la célèbre façade flamboyante. C’est
en effet un flamboiement de mouchettes et de pinacles, un mur vivant ondulant
de la terre vers le ciel. Je ne pus toutefois, face à ce chef-d’œuvre, me
retenir de songer que l’intelligence théologique s’y voit affaiblie au profit
du délice sensuel. La présence à quelques pas d’un clocher roman, sorte de
patriarche architectural unissant sobre autorité et vibration profonde, ne fit
que confirmer cette pensée.
La base carrée – carré
de la matière et du manifesté – de ce clocher, solidement appuyée sur d’épais
contreforts et soulevée de toute la force de sa pierre, s’y transmue au troisième
étage en un tambour octogonal que percent de hautes baies, pour achever son
ascension et sa transfiguration sous l’aspect d’une flèche jaillissant vers
Dieu comme en triomphant de son propre poids. La voici donc à même de recevoir
sans frémir les caresses du vent tout autant que les bourrasques, tant ses
reins sont robustes et son élévation inaltérable.
Auprès de cette
manifestation du génie roman la façade flamboyante, érigée à l’aube du seizième
siècle par Jean de Beauce, semble la fantaisie biscornue d’un frêle
adolescent, le fruit de premiers feux mal maîtrisés. La puissante épiphanie, la
sagesse illuminatrice des grandes cathédrales gothiques paraît tout aussi
lointaine.
Notons que sur la
place, à l’ombre de ces joyaux chrétiens, la guillotine frappa en 1797 Gracchus Babeuf et les comparses de la
Conjuration des Égaux.
J’entrai dans l’église
en franchissant une porte sur le bois de laquelle je crus reconnaître le comte
Geoffroy Martel, joliment stylisé à la façon du treizième siècle.
L’histoire dit en
effet que le comte et sa femme furent témoins, par une claire nuit estivale, de
la chute de trois étoiles filantes dans les bras du Loir. Décision fut prise de
fonder sur le lieu une abbaye à la Sainte Trinité. Remis à la charge des bénédictins,
l’établissement devint l’un des plus puissants du royaume de France.
La nef où je m’introduisis
forme un espace tout de verticalité et de lumière. L’âme y trouve l’apaisement
dans la blancheur du tuffeau et la perfection de ces lignes tout à la fois évaporées
et rigoureuses.
Le carillon municipal
accompagne le tintement des heures du jour depuis la tour Saint-Martin, ancien
clocher d’une église dont elle est demeurée l’unique vestige. On y a transporté
le carillon anciennement logé dans le beffroi de la Trinité. La place
Saint-Martin, cœur de Vendôme, fait ainsi résonner à heures régulières la
vieille complainte populaire, héritée d’une chanson satirique de la guerre de
Cent Ans. Le parti bourguignon y moquait celui qu’on appelait le « roi de
Bourges », le dauphin Charles, déshérité et rejeté hors de Paris, replié
sur la Loire dans ses derniers bastions.
Mes amis que reste-t-il
À ce dauphin si gentil
De son royaume ?
Orléans, Beaugency
Notre-Dame de Cléry
Vendôme, Vendôme
C’était bien sûr avant l’apparition de Jeanne, la victoire d’Orléans
et le sacre de Charles à Reims.
Enjambant le Loir par
la porte Saint-Georges, j’escaladai la longue rampe gardée de murs qui grimpe
sur le coteau boisé. Du château fort des comtes, de la princière demeure élevée
par César de Vendôme ne subsistent que ruines, et un inégalable point de vue
sur la vallée. Sur le versant d’en face ondulent les vignes. Dans le vent qui
fouette les terrasses pierreuses, je songeai à mon cher Châteaudun un peu plus
haut sur le cours du Loir. C’est depuis Châteaudun qu’au mois de novembre 1589,
le bon roi Henri somma Vendôme de se rendre, avant de forcer la muraille à
coups de canon et d’y faire un massacre (selon une tradition locale aujourd’hui
contestée). La ville, farouchement anti-huguenote, avait donné du fil à
retordre au camp royal ; elle se tint calme après ce coup.
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